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BOREALIS

                    

Taïga

Ce pays me semblait comme domicilium de Pan.

C. v. Linné, Voyage en Laponie

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    Chaque jour, une jeune femme engoncée dans un anorak rouge passe à pied sur la route. Elle pousse un landau bleu. Peut-être, en dépit ou à cause du bitume granuleux, l’enfant dort-il ou est-il éveillé. Dans les deux cas, la route, de mètre en mètre plus déformée, les entraîne au-delà des dernières maisons où, déjà presque absorbé, s’est étiolé le souvenir des bruits des habitudes domestiques, car d’un coup, un grand vide sonorise le ciel: la taïga respire de chaque côté de la piétonne et de la roulante géométrie qui l’accompagne. 

        Le futur de cet enfant est déjà là ; me revient ce vers de Rilke sur un instrument de musique: « Quelle ombre font dans l’instrument et quel murmure/les forêts d’où son bois est issu ? »

​

                        *

​

Route des archives de la taïga

 

        En tas sur un parking

        copeaux

        sciures —

 

        éclats de silences millénaires

        poussières d’aurores boréales

 

        fermentent.

Toundra

Je n’ai jamais avalé tant d’espace.

Christian Dotremont

 

       Là-haut… épures, stylisations, ellipses — étirées à leur limite. Des horizons en transhumance vinrent le bois d’épave, le renne, l’homme: assez pour commencer un monde. 

 

    On transbahute des falaises, attelle et dételle des lumières ; on dépèce aubes et crépuscules, disloque les corps, rafistole les âmes: puissance et âpreté des mythes!

 

                        *

 

    Terre de beauté secrète, austère ; montagnes acheminées depuis les fins fonds du continent, arrivées au bout d’elles-mêmes: sables — ils créent l’admirable forme en pétale des grands deltas.

    Et puis, continûment:

​

    vents irrespirés

    sons inécoutés

    expéditifs, excédentaires.

 

    ou, instant intervallaire:

 

    lichens clairsemés 

    sur le sol gelé —

    dessin total.


Extraits d'un ensemble à paraître en 2026 dans la revue Europe.

Une invention des oiseaux

​

Si le degré d’isolement d’un pays se mesurait à la mauvaise qualité du revêtement de ses routes secondaires, alors la péninsule, qui suit depuis la nuit des temps son chemin de vent et de sable, vivrait dans un splendide isolement.

Comment donner une image, une idée des forces ici en jeu, des mouvements qui se croisent et s’entrecroisent dans le ciel ? Comment parler de la stupéfiante beauté des plages et des courants qui les frôlent ou tourbillonnent à leur front ?

La péninsule est une contemplative active. C’est durant les jours gris de mars, quand l’ombre célère des nuages émiette la lumière, que les teintes d’aquarelle des pétales de fleurs se décident dans les bourgeons de la péninsule. 

Quant à l’acteur principal, le vent, aucune puissance ne peut l’astreindre à la corvée, lui qui peut transformer une forêt en allumettes ou mobiliser toutes ses forces pour un seul brin d’herbe à déplacer.


Extrait d'un texte paru en mars 2024 dans la revue Europe.

Ouverture ...

                     

                     … tout au bout du Jutland, où dialoguent l’océan de l’eau et l’océan de l’air, mince pellicule de sable, fragile coquille de la résidence humaine depuis le Paléolithique… : péninsule, dont le dos est frotté par la mer du Nord, et le ventre baigné par la mer Baltique.

«Est-ce la mer (...) avec ses plages qui furent les premiers chemins des hommes ?», s'interroge  Élisée Reclus... Pour quelques-uns d'entre nous, la plage est devenue l’espace par lequel sortir de tous les chemins : le lieu d’une conscience diffuse d’ouverture. 

 

Extrait de Seul le ciel est plus grand, à paraître au printemps 2025 chez Isolato. Un choix de textes a paru dans La Revue de Belles-Lettres, 2022, I

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